
Réussir, parce qu’il faut accepter de reconnaitre l’échec actuel. L’école n’assure plus les missions qu’on attend d’elle. L’école n’accompagne pas les plus fragiles vers un socle commun de connaissance. Le niveau dans les savoirs fondamentaux recule, au moins en termes relatifs avec les autres pays si on regarde le niveau en mathématiques des jeunes Français. L’école ne corrige pas les différences de condition sociale, elle les aggrave avec une mixité scolaire en recul. L’école n’accueille pas avec une même attention les diverses formes d’intelligences, parfois elle juge et exclut. L’école ne forme pas des citoyens engagés et informés. L’école n’est toujours pas un lieu de vie assez ouvert aux enfants en situation de handicap. L’école ne protège pas les enfants des violences, celles des adultes comme celles des autres enfants. L’école ne protège pas les enfants des écrans et des réseaux sociaux. Les enseignants sont en souffrance, mal payés, mal considérés, mal encadrés quand on ne reconnait pas leur expertise, les transforme en exécutants et multiplie les injonctions contradictoires à leur égard. Mais ce constat s’applique à tous les personnels de cette première ligne scolaire : infirmiers, médecins et psychologiques scolaires, AESH, AED, personnels de direction et agents d’entretien. L’inclusion est en panne, et cause la souffrance de nombreux professeurs des écoles, fautes de moyens et de formations adéquates. Bref, l’école est en échec - elle qui peine à accepter et accompagner l’échec scolaire. En échec non pas du fait des enseignants, qui au contraire chaque jour défient le système, rusent avec la règle pour accomplir leur mission, comme tant d’agents de la première ligne, mais en échec du fait d’une société qui formule toujours plus d’exigences à l’encontre de l’école, tout en assurant toujours moins de transmission extrascolaire. C’est un échec fait paradoxalement de millions de batailles gagnées quotidiennement par les communautés pédagogiques avec leurs élèves, contre le découragement, contre le décrochage, contre le fatalisme social. Mais nous ressentons aussi celles qui auraient pu être gagnées en plus, celles où il s’en fallu d’un rien. Plutôt que de condamner l’Ecole au redoublement permanent, comme on le fait depuis une vingtaine d’année - avec chaque année - je caricature à peine- un nouveau ministre, des nouveaux programmes, un nouveau « choc des savoirs » qui ajoute du doute au doute, de la fatigue à la fatigue, il faut retrouver le chemin de la réussite. Comme un élève qui n’a pas besoin de plus de devoirs, de notes, de sermons, mais qui a besoin d’un déclic, d’une rencontre, de temps parfois.
Réussir à nouveau, parce que l’école de la République a déjà réussi plusieurs fois. Elle a déjà fait deux révolutions, elle saura en faire une troisième. La première révolution, celle de Jules Ferry, c’était celle de la généralisation de l’enseignement primaire, obligatoire, gratuit et laïc, forge des citoyens qui ont combattu sur les champs de bataille de la Première guerre mondiale. La deuxième révolution, celle du plan Langevin-Wallon, c’est celle de la massification de l’enseignement secondaire qui a permis de passer de 5% d’une classe d’âge au bac à 80%. Des millions de Françaises et de Français en plus dans les écoles, collèges et lycées. Elle s’achève désormais, non seulement parce que la proportion a été atteinte, mais parce que la dynamique démographique s’essouffle. Désormais les élèves seront moins nombreux, 1,7 millions en moins dans les dix prochaines années. Ces deux révolutions, qu’on se le dise, ne se sont pas faites dans la facilité et dans l’unanimisme, elles ont eu leurs guerres scolaires, leurs va-et-vient parlementaires, leurs moments de doutes. La première a réussi par la communalisation de l’enseignement, la nationalisation des programmes, la démultiplication du recrutement par les Ecoles Normales d’instituteurs. La deuxième a réussi par le collège unique, la démultiplication des professeurs certifiés.
La troisième révolution, celle des cinquante années à venir, sera celle de la démocratisation des savoirs, celle de la Grande transmission - à l’heure où nous voyons les savoirs en danger de toutes parts. Sans vision, sans projet, nous laisserions l’école être débordée par la marchandisation des cerveaux et des corps. Les deux dernières révolutions, dans l’urgence d’agir, ont à peine effleuré l’élitisme social du système, élitisme des structures autant que des savoirs, d’autant plus grave à l’heure où les savoirs populaires, les savoirs du quotidien que transmettaient les familles ou les voisinages se perdent dans un modèle consumériste- le bricolage, la cuisine, le jardinage. Les savoirs classiques des humanités se noient dans une perte de repères générale. Les savoir-être se dissolvent dans la perte de sens. A la racine même de l’apprentissage, la cognition, l’attention, l’apprentissage lui-même, sont mis au défi par les écrans, les réseaux sociaux et surtout l’irruption de l’IA. Cela exige désormais d’apprendre à apprendre. Les besoins de savoirs théoriques et pratiques dans nos sociétés complexes sont de plus en plus généralisés. Il va falloir transmettre plus et mieux à tous les élèves. L’heure n’est pas à détruire le collège unique, mais au contraire de bâtir davantage de commun dans la vie des élèves, ainsi que de continuité, de mélange et d’ouverture, de 3 à 18 ans, avec autant d’exigence que de bienveillance pour faire entrer, par la coopération, les enfants et les jeunes dans un monde qu’ils façonneront ensemble par la coopération. Du commun et de la coopération pour tous les personnels impliqués dans cette Grande Transmission. Du commun pour toute la nation.
Cela suppose d’en faire une priorité de l’action de la puissance publique éducative. Il faut pour cela, dans un temps d’effort budgétaire général, sanctuariser le budget de l’éducation nationale hors engagements de pensions. J’entends par là le revaloriser chaque année de l’inflation. Dès que nous aurons réduit les déficits sous les 3%, nous devrons nous fixer un objectif encore plus ambitieux, le maintien du budget en proportion du PIB, revalorisé chaque année de l’inflation et de la croissance. Cela permettra à l’horizon de 10 ans l’augmentation des dépenses réelles par élèves d’au moins 20%. Mais les moyens ne sont rien sans un plan.
Réussir la Grande transmission scolaire, démocratiser le savoir, c’est d’abord, à mon sens, remettre l’humain au centre de l’enseignement. Vous pouvez tout enlever dans une école, elle restera pourtant l’école tant qu’il y aura des élèves et des enseignants. Les crayons, les manuels, les murs, les cartables. C’est revenir à l’essence de l’enseignement tout en conservant les acquis de l’âge de la généralisation de l’enseignement.
Ecole humaine, du côté des élèves qui doit prendre en compte l’élève dans sa totalité, dans sa singularité, dans sa curiosité et dans son besoin de sécurité.
Il faut reconnaître l’élève dans la diversité de ses besoins et talents. L’école doit cesser de ne s’adresser qu’à l’esprit et parler à l’être humain tout entier, dans ses dimensions intellectuelles, physiques, spirituelles et sociales. C’est l’école qui forme la tête, le cœur et la main, où l’on apprend les arts, le sport, les savoirs pratiques du quotidien, l’écoute des émotions, des siennes et de celles des autres. Où savoirs pratiques et savoirs théoriques dialoguent et s’hybrident. Où les savoirs pratiques sont sanctuarisés. Cela suppose de consacrer les après-midis du primaire au lycée aux savoirs appliqués, travaux pratiques, recherches, écriture, création artistique, pratique théâtrale, sports. L’essentiel n’est pas le découpage de la journée, c’est l’ouverture de la journée sur de nouveaux lieux et de nouveaux temps, c’est un principe de circulation des apprentissages entre des lieux et des moments différents, mais en assurant la continuité pédagogique et humaine. L’apprentissage de l’engagement et le développement d’une culture de l’altérité et du temps citoyen ont toute leur place à l’école. Il faut d’abord responsabiliser les enfants dès le plus jeune âge, en les autorisant à prendre des initiatives, à exprimer leurs projets, en leur faisant par exemple prendre en charge des tâches du quotidien au sein de l’école, sous la supervision des adultes, comme c’est le cas dans le modèle japonais où les élèves se voient confier des responsabilités graduées, entretiennent collectivement des jardins partagés, servent leurs camarades à la cantine, et développer la culture de l’engagement, au sein et hors de l’école, en le valorisant par exemple dans l’évaluation des élèves. Cette valorisation pourrait notamment prendre la forme d’un « semestre civique » à partir de 15 ans et de la création d’un lien avec les réserves citoyennes et opérationnelles. C’est à l’école qu’il reviendra de consolider, voire de rendre possible, le cheminement de notre société vers un monde plus habitable, intégrant la responsabilité de l’action humaine dans le destin collectif et planétaire, en faisant de la raison, de la science, des communs le cœur de la transformation écologique
Il faut reconnaitre l’élève comme personne dotée d’une pensée, d’une sensibilité, d’une volonté, d’une curiosité, d’une imagination qui lui sont propres. La nouvelle école doit permettre la relation d’enseignement individuel en cassant le modèle du face à face entre un enseignant et une classe. Il faut diversifier les situations d’apprentissage en favorisant l’aide et l’initiative personnelle. Des situations à deux enseignants face à une même classe, qui existent déjà ponctuellement et font leurs preuves, des remédiations en petits groupes, de la pair-aidance, du tutorat individualisé doivent constituer un continuum d’apprentissage.
Une approche sûre en veillant à protéger les élèves des dangers depuis le stade de la prévention jusqu’à celui de l’orientation éventuelle vers les professionnels qui sauront lui apporter l’ensemble des protections nécessaires. Prévention et sensibilisation ; détection ; cadre de confiance et d’écoute ; formation des professionnels : c’est un véritable continuum de sûreté de l’enfance qu’il s’agit de mettre en place en cassant les silos d’une action publique fragmentée. L’école doit être le lieu de la sécurité en garantissant d’abord contre les comportements prédateurs, par des vérifications plus approfondies des personnels et des chaînes de décision plus courtes en cas d’alerte, ensuite contre les harcèlements scolaires et en ligne, notamment par la mise en place d’équipes d’intervention spécialisées s’appuyant aussi sur des dispositifs d’aide par les pairs. Cela signifie aussi la formation au repérage des violences intrafamiliales et à leur suivi, ainsi que l’articulation plus efficace avec l’aide sociale à l’enfance.
Cela doit conduire à désigner un coordinateur de bien-être et de protection dans chaque établissement scolaire, périscolaire et sportif d'une fonction identifiée, formée, protégée et désignée par le conseil d’administration de l’établissement avec validation rectorale, avec une décharge horaire partielle et une protection juridique explicite, dont le mandat est la protection des enfants, constitue la mesure structurelle qui manque à l'ensemble du dispositif actuel. C'est précisément ce qu'a fait l'Espagne dans chaque établissement scolaire. Il faut en complément créer Signal Éduc, une plateforme nationale de signalement unique indépendante de la hiérarchie. Il faut également créer un registre national de traçabilité des auteurs de violences sur mineurs accessible à l’administration, intégrant les sanctions disciplinaires liées à des violences, transmises en cas de mutation, mais aussi les signalements ayant donné lieu à une enquête interne ou à une saisine du parquet, accessible en temps réel à l'ensemble des recruteurs en contact avec des mineurs, quel que soit le secteur, éducatif, sportif, médico-social ou associatif, public comme privé. Ce registre ne serait pas un casier public accessible à tous. Sa mise en œuvre supposerait des garanties précises : durées d'inscription limitées et proportionnées à la gravité des faits, droit d’accès et de recours effectif pour l’agent, périmètre strictement limité aux faits impliquant des mineurs.
Les drames récents l’ont montré, l’exigence de sûreté des enfants impose aussi de réformer structurellement le périscolaire sur l'encadrement d'abord en inscrivant dans le décret un taux d'encadrement plancher rendant matériellement impossible la présence d'un seul adulte avec un enfant de moins de 12 ans, et conditionner la levée d'une interdiction d'exercice à une expertise médicale indépendante plutôt qu'à la seule expiration d'un délai. Sur les personnels ensuite : mettre fin au recours massif aux vacataires purs en imposant un statut minimal, et rendre obligatoire une formation aux violences faites aux enfants dès le recrutement, intégrée au BAFA renforcé. Sur la chaîne de commandement enfin : clarifier l'autorité fonctionnelle du directeur d'école sur l'ensemble des personnels intervenant dans son établissement pendant le temps périscolaire, quel que soit leur employeur.
Ecole plus humaine du côté des enseignants aussi en leur assurant plus de reconnaissance, plus de sécurité et plus de liberté. Les enseignants sont la première ligne de la bataille des savoirs et ils sont en souffrance et en perte de sens. Une refondation du métier sera nécessaire pour reconnaitre leur rôle d’experts de la transmission et de l’élévation, leur liberté pédagogique, leur autorité et leur intégration dans une communauté éducative pluridisciplinaire.
Plus de reconnaissance, cela passe par une revalorisation salariale d’au moins 10% pour l’ensemble des personnels scolaires, enseignants y compris. Mais cela ne peut être qu’un point de départ pour une redéfinition des missions, dans le cadre d’une grande conférence sociale sur les métiers de l’enseignement et de la transmission, intégrant l’ensemble des obligations des divers formats d’enseignement au suivi, aux relations avec les parents, à la formation et à la concertation. C’est aux enseignants de dessiner les nouveaux équilibres de leur pratique pour sortir d’une définition prenant en compte exclusivement les heures devant la classe tout en ajoutant de multiples obligations invisibles. Cela passe aussi par une diversification des métiers pédagogiques, à travers le développement d’auxiliaires d’enseignement travaillant avec un groupe d’élèves donnés, sous l’autorité d’un enseignant référent, pour assurer des tâches de tutorat, de remédiation, d’accompagnement et d’inclusion des élèves à besoins particuliers. Ces personnels devront être sélectionnés, formés, encadrés par des enseignants et se voir offrir une perspective de carrière pour devenir enseignants au bout de dix ou quinze ans de carrière. Il faut aussi favoriser la mobilité professionnelle des enseignants, extérieure avec des dispositifs d’échanges entre pays de l’Union Européenne pour des durées limitées, intérieure avec la mobilité interministérielle et la création d’une plateforme dédiée pour la mobilité enseignante, notamment à l’intérieur de la fonction publique ; organiser un rendez-vous de carrière à 15 ans d’ancienneté.
Plus de sécurité, cela passe par la tolérance zéro vis-à-vis des violences à l’encontre des enseignants et de l’ensemble de la communauté éducative.
Plus de liberté, cela signifie réduire la caporalisation et la bureaucratisation qui se sont emparées du système éducatif. Premier principe, la liberté pédagogique doit être la règle, car l’enseignant n’exécute pas des directives, il engage sa responsabilité personnelle. Il suffit à chacun de se souvenir de tel enseignant qui, un jour, a pris le temps, a libéré la parole, a découvert un talent auquel personne ne semblait vouloir croire. Deuxième principe, la communauté éducative doit devenir le cœur de la gouvernance de l’école. Des expérimentations seront ouvertes à de nouveaux formats de désignation des personnels de direction dans le secondaire, sur la base de la proposition d’une liste de noms par le rectorat et l’élection par le conseil pédagogique de l’établissement. Troisième principe, la liberté pédagogique suppose le temps long. Il faut mettre en place un seuil de deux ans avant l’application de toute nouvelle réforme scolaire, pour éviter la brutalisation de la dernière décennie.
Ecole plus humaine, enfin, dans le sens où elle doit apprendre à maitriser l’intelligence artificielle. C’est un outil puissant, mais dont nous voyons bien que mal déployé, il menace de soumettre l’humanité au machinisme.
Face à l’IA, il serait aussi déraisonnable de lui ouvrir grand les portes de l’école dans un laissez-faire destructeur que de les lui fermer, en transformant l’école en Fort Chabrol au milieu d’une société baignant dans l’IA. Il faut au contraire l’exposition maitrisée et graduée. Graduée suivant les âges, graduée suivant les usages. Cela suppose l’interdiction effective des téléphones portables dans l’enceinte des établissements et la préservation de temps-sanctuaires sans aucune exposition aux nouvelles technologies, consacrés exclusivement au lien humain. Mais il faut créer d’autres moments d’exposition volontaire, d’apprentissage du maniement maitrisé dans une logique de recherche personnelle.
Deuxième pilier de la démocratisation des savoirs, remettre l’école au centre du village, c’est-à-dire au cœur de la société.
Il va falloir repenser l’école en tant que lieu ouvert sur la société. La baisse démographique va rendre, arithmétiquement, un bâtiment scolaire sur sept obsolètes. Ce n’est pas une forteresse, c’est une tête de pont. Il faut en effet repenser le lieu école comme un réseau qui irrigue l’ensemble d’un territoire et d’un bassin de vie. A côté du centre scolaire, d’autres lieux, une Maison des Arts, une Maison des Sports, une Maison des Techniques et une Maison du Lien doivent recevoir les publics scolaires pendant les après-midis autour de projets éducatifs pratiques. Au sein du centre scolaire, de la place doit être faite pour accueillir la diversification de la relation d’enseignement pour ouvrir des dispositifs tels que la « classe dehors » qui se sont développés avec de vraies succès. Des bureaux pour les enseignants assurant des permanences, des espaces de travail et de concertation, des espaces pour l’enseignement en petits groupes et en ateliers.
Le principe doit être, pas de fermeture des écoles, mais transformation de leurs tâches. Certaines écoles de village ont vocation à devenir des antennes et permanences éducatives ou des lieux d’implication de la réserve citoyenne.
Réussir en mobilisant les forces de la société autour d’elle. L’école ne peut rester une tour d’ivoire qui prétendrait protéger les élèves de la société, puis, le jour du Bac les y plongerait sans ménagement. L’école doit s’ouvrir sur la société, car l’école a vocation à offrir une place à chacun dans la société, en lui apprenant l’engagement et l’action collective, dans le cadre des Maisons du Lien et en l’inscrivant dans un parcours humaniste tout au long de l’âge scolaire de 3 à 18 ans, permettant l’éducation aux émotions et aux compétences psycho-sociales.
Face aux tensions sur les questions liées à la laïcité, faire le choix du dialogue, de l’explication et de la fermeté sur les principes, en créant une commission laïcité du conseil d’école ou d’établissement chargé du dialogue avec un référent laïcité dans chacun des groupes concernés (élèves, parents, enseignants, personnels non enseignants).
La justice sociale, c’est la prise en compte de chacun dans ses besoins. En dépit des efforts en vue d’une école plus inclusive depuis vingt ans et la loi d’égalité des droits et des chances de 2005 qui garantissait à chaque enfant en situation de handicap le droit d'être scolarisé dans une école ordinaire, proche de son domicile, le handicap est une préoccupation très importante pour près d'un demi-million de familles qui vivent directement, chaque année, la question de l'école inclusive ; derrière elles, plusieurs millions de parents, de frères et sœurs et de proches sont concernés par les conditions dans lesquelles la République accueille les enfants en situation de handicap. C’est une préoccupation pour de nombreux enseignants, sans moyens, formations et suivi suffisamment pour que la promesse soit tenue. Les personnels dédiés, les AESH, manquent d’encadrement, de formation et de perspectives d’évolution qui doivent s’intégrer plus largement à la communauté pédagogique et avec l’encadrement d’enseignants spécialisés. Cela suppose d’élargir la communauté éducative en y intégrant l’ensemble des personnels, médicaux, psychologiques. L’enjeu est profondément politique : les enfants handicapés représentent désormais environ 4 à 5 % des élèves, ce qui signifie que l'école inclusive n'est plus une politique destinée à une « minorité marginale ». C'est une épreuve grandeur nature de la capacité de notre système scolaire à s'adapter à la diversité humaine.
L’école au cœur de la société, cela signifie prendre à bras le corps la question des inégalités sociales. Aujourd’hui l’école les perpétue, au lieu de les atténuer. C’est en partie une rançon de la gloire, car la massification scolaire a placé l’école au cœur de la méritocratie. Toutes les familles savent que le parcours scolaire est décisif. Le destin scolaire est devenu une fatalité sociale. Chacun met tous ses moyens dans la balance pour donner les meilleures chances à son enfant, au risque de la ségrégation scolaire, de la fuite vers l’enseignement privé pour des raisons d’entre-soi social, au risque de l’orientation précoce, aggravée par la logique de marché fou de la plateforme Parcoursup. L’école doit pourtant abriter l’enfant des pressions de performance, de conformisme et d’identité qui hantent nos sociétés. Cela passe par un cadre scolaire apaisé, assurant le brassage social et garantissant l’égalité réelle d’un établissement à l’autre en évitant les mises en concurrences destructrices. Le privé, largement financé sur fonds publics, doit prendre toute sa part de la mixité sociale. Assigner des objectifs clairs, publier des chiffres annuels, impliquer davantage dans l’inclusion, moduler la prise en charge publique en fonction de la condition sociale des élèves et des publics accueillis sont des jalons nécessaires d’une politique publique de l’égalité des chances.
La justice sociale ne peut se limiter à plus de moyens. Elle doit vivre selon les principes en miroir : de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. Le manque n’est pas forcément monétaire, il est souvent dans l’information, l’accompagnement humain, le sentiment d’avoir sa place légitime dans l’école. C’est pourquoi il faut mobiliser les parents au sein de l’école, valoriser leurs apports et leurs expériences, fédérer leurs actions collectives au service de tous les enfants. C’est pourquoi il faut renforcer l’opportunité et la rencontre pour les élèves qui en ont plus besoin, en offrant des parcours précoces de découverte des métiers et des études, en assurant un accompagnement personnalisé et humanisé d’orientation, dans lequel la plateforme Parcoursup sera recalibrée en instrument d’aide à la décision à disposition des conseillers d’orientation. Cela suppose enfin la personnalisation des moyens de l’enseignement prioritaire en fonction des Indices de Position Sociale des élèves plutôt que de zonages rigides. La taille des classes pourrait ainsi être déterminée par une somme de ces indices, garantissant des classes à plus faibles effectifs là où la priorité sociale est la plus grande.
La justice sociale dépend de facteurs humains. C’est parfois aussi la barrière sociale entre enseignants et élèves qui donne le sentiment de ne pas être chez soi à l’école, d’en être tenu à distance. Cela nécessite de travailler au recrutement des enseignants pour les rendre plus représentatifs de la vie des élèves. Les enseignants sont majoritairement issus des couches favorisées de la population, ce qui n’était pas le cas des « hussards noirs » de la IIIe République issus du monde ouvrier et paysan. La reproduction sociale y est importante, des enseignants fils d’enseignants. C’est aussi une clé pour comprendre le sentiment de déclassement dans la profession. La baisse relative du revenu, bien réelle et scandaleuse, y est vécue par comparaison de façon plus douloureuse qu’ailleurs. D’autant que la profession est perçue comme sans alternative pour beaucoup d’entre eux, depuis leurs études. Il faut ouvrir des cursus de présélection des enseignants au niveau du bac réservés aux étudiants boursiers, avec des bourses renforcées, dans le cadre de licences professionnalisantes d’enseignement. Il faut consolider la réforme du recrutement à Bac+3, avec la validation d’un niveau de master, signe de l’expertise reconnue aux enseignants. Le métier enseignant doit redevenir davantage un métier d’ascension sociale, un rôle de médiateur social pour des élèves qui se reconnaissent et voient un avenir désirable, au moins un chemin.
Troisième pilier de la démocratie des savoirs, remettre les savoirs et les méthodes d’apprentissage au cœur de la relation d’enseignement.
Tout savoir est conscience d’un savoir. Cela signifie la nécessité de l’évaluation et d’une évaluation qui permette à l’élève de se situer et de prendre la mesure de ses progrès, notamment à travers la systématisation d’évaluations annuelles nationales dans chaque niveau du primaire au collège, en fin d’année, en français, en mathématiques et en histoire.
Le progrès de l’élève exige une reconnaissance symbolique et publique des acquis. C’est le sens du baccalauréat, qui a profondément changé dans les dernières années, et du brevet, jalons majeurs de la vie scolaire, fierté des jeunes et de leurs familles. Ils demandent aujourd’hui à être consolidés.
Mais au-delà il s’agit d’individualiser l’évaluation et la progression, avec des niveaux de compétences à acquérir progressivement, détachés de la logique de classement et de comparaison qui mine la vie collective dans les classes, validés par des certifications nationales, sur le modèle des certifications PIX ou de langues vivantes, plutôt que par des examens globaux comme le baccalauréat ou le brevet qui ne disent rien sur les acquis réels des élèves. Les certifications, par exemple A1, A2, etc. en expression écrite, sont passées lorsque les élèves sont prêts, à leur rythme. Cela suppose de construire des progressions individualisées, sur la base d’un socle commun de connaissances et de compétences raisonnable en termes d’ambitions et lisible pour les familles et les employeurs.
Sur le niveau en mathématique qui pose aujourd’hui problème, comme le montrent toutes les études internationales, il s’agit d’en faire une priorité nationale et un chantier présidentiel, avec pour objectif clair de remonter les classements à la fin du quinquennat. Cela suppose la constitution d’équipes pluridisciplinaires, l’effort dans la formation initiale des enseignants du primaire, la valorisation des filles dans les enseignements scientifiques.
Tout savoir est la mise en œuvre concrète d’une connaissance abstraite. Il n’y a pas de savoir qui ne se transforme en geste et en application. C’est le sens du renforcement des activités créatives et argumentatives.
Il s’agit aussi de revaloriser les savoirs de la main et les parcours professionnels, notamment à travers la réservation aux bacheliers professionnels de filières d’excellence dans les métiers techniques, cuisine, artisanat d’art, chaudronnerie de spécialité, entre autres.
Tout savoir est continuité d’enseignement, sinon il reste parcellaire. Cela signifie une atténuation de la barrière entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire, avec le principe d’un enseignant référent pour les classes de 6e et 5e présent presque tout le temps dans la classe, aux côtés d’enseignants spécialisés. Cela doit faire l’objet de discussions dans le cadre de la concertation avec les enseignants sur l’avenir du métier et être mis en œuvre graduellement, sous forme d’expérimentation dans le cadre de réseaux scolaires volontaires, avec les moyens humains correspondants. Cela signifie aussi l’atténuation de la barrière professionnelle entre enseignants du premier et du second degré.
Si l’école est à la dérive, c’est parce qu’elle est en panne de projet. Réussir à nouveau c’est possible, car nous avons déjà réussi par le passé. C’est la clé pour rouvrir les vannes de l’abondance dans notre pays, car la transmission est le cœur d’une civilisation vivante, sans cesse augmentée, toujours résiliente, sans cesse renforcée par ses solidarités et par la conscience de la force de ses vulnérabilités assumées.
Dominique de Villepin
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